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©laleonline.com, 19/03/2006

Au pays de grand-père

Par Renaud Dingamnayel, tiré de « Tchad au Cœur », ouvrage collectif coordonne par Marie-José Le Corre, Publie par le Réseau de Lecture Publique u Tchad.

L’aube m’avait trouve éveillé, couche sur le dos. Le toit noirci par la fumée absorbait mon regard et ma pensée. Autour de moi, les autres étaient encore endormis, extenués par le long trajet de la veille. Comment aurais-je pu fermer les yeux dans cette gargote ou nous avait cloue la nuit sans lune ? Mes yeux s’abaissèrent pour se promener sur les voyageurs étalés sur un tapis épais. Une veillée funèbre aurait été plus gaie. Perdu dans mes désirs, je n’avais pas vu venir le tenancier. C’était un bout d’homme qui avançait sur la pointe des pieds. Nos yeux se fixèrent. Il fit une grimace.

-         Debout, c’est l’aube, tonna-t-il.

Sa voix rauque fit sursauter tout le monde. Pendant que les gens s’étiraient, le bonhomme avait une main bien tendue. Chacun devrait y déposer deux pièces de cent francs pour la nuitée. Je le fis à la hâte et mon sac au dos, je sautais derrière une moto vers le fleuve. L’idée de traverser bientôt le Chari me revivifiait.

Au bout du pont étroit que j’enjambe, flotte un drapeau nouveau pour moi. Celui du pays tant aime du grand-père mien. Je brûle d’impatience de poser mes orteils sur la terre de mes aïeux. J’allonge le pas vers la barrière, le sourire aux lèvres. Deux hommes postes au bout du pont me hèlent. J’accourent et leur adresse un salut qu’ils ne daignent même pas me rendre. Je leur tends la main. Mais ils m’empoignent. Le premier arrache ma carte d’identité, le second mon baluchon. Cette blague de mauvais goût ne m’irrite pas. Mais lorsque je vois déverser sur l’asphalte tout le contenu de mon sac, je frémis. Heureusement que j’avais été prévenu par papa. Rien de grave n’ayant été découvert, le feu vert m’est enfin donne. Je m’y engage comme une truie en rut qui se rue sous la pluie.

Un de ces gaillards qui grattent la terre ingrate presqu’ à mains nues me salue. Ma main dans la sienne me met hors de moi comme un poussin dans les serres d’un charognard. Je me libère et vais vers le car vider un  verre d’oseille en attendant le départ.

Démarrera-t-il seulement ? Vais-je m’engouffrer dans ce car, une guimbarde vieille d’un demi siècle peut-être ! Elle n’a plus une seule vitre, ses rétroviseurs sont aveugles et ses roues lisses. Bon Dieu du ciel, ça, mon père ne m’en avait pas parle. Assis dans la cabine, je rêvais de voir la tête de ce sorcier qui ferait rouler ce tas de ferraille.

Quand la carcasse fut pleine à craquer, je vis avancer un gringalet en treillis, aussi étrange et mal foutu que l’engin. Il ouvrit la portière, posa ses fesses sur un oreiller rayé, qui tenait lieu de siège, joignit deux bout de fils, secoua un fer rouille et crochu et …vroum. Mes yeux on t vu le miracle. L’engin démarra dans un tohu bohu à réveiller les morts.

Nous roulions aussi vite qu’une tortue. A chaque kilomètre, un groupe de piétons immobiles donnait l’impression de faire de l’auto-stop. L’homme au volant tripotait des pistons rafistolés pour ralentir une centaine de mètres avant l’arrêt. Ces emmerdeurs grincheux farfouillaient je ne sais quoi entre nos jambes. Au cinquième arrêt, j’ai interroge le passager à ma gauche pour avoir le cœur net :

-         S’il  vous plait, que veulent ces messieurs ?

-         C’est un contrôle de routine, répondit-il, roulant les r.

Ils cherchent le sucre et le savon. Ils fouillent la fraude.

Son accent et sa réponse me laissèrent perplexe. Le paysage aussi. Depuis le départ du pont, seules d’énormes termitières et des arbustes défilaient. La ville devrait être encore loin, me disais-je. Tiens, voila un autre pont. A son entrée,  du haut d’un mirador, un agent en béret noir faisait tourner à intervalles irréguliers les feux rouges et verts. Ce jeu ferait rire mes compagnons d’enfance. Moi, j’étais reste de marbre par amour de grand-père Ndôh.

Nous voici dans un marché. Derrière des montagnes de dates, les boubous d’hommes chétifs traînent jusqu'à leurs pieds. A cote d’eux, accroupis, des vendeuses de poisson frais ont l’air de se noyer dans la sueur, et les cris qu’elles lancent en direction des passants, sont ceux  de la détresse. Je me bats contre la portière. Le chauffeur, fier d’être arrive à bon port, vole à mon secours. Sain et sauf, je m’extirpe du cercueil roulant et je mêle à la foule. Je me faufile entre les étals jusqu'à l’orée de la chaussée.

Je crie ma destination au premier chauffeur de taxi qui freine devant moi :

-         N’Djamena !

Il me regarde avec dédain et accélère. Le deuxième fait de même. Le troisième, moustachu, marmonne une sentence inaudible avant de file. Suis-je égaré ? Qu’il est étrange d’être étranger sur sa propre terre. Un petit vieux portant aux joues des traces qu’on croyait faites par les griffes d’une chatte, s’approche de moi. Je recule.

-         Jeune homme qui venez d’ailleurs, me dit-il, l’air plutôt sympathique, c’est Ndjamena même ici. C’est l’ancien Fort Lamy, capitale du Tchad. Dans quel quartier veux-tu aller ?

-         Moursal, Monsieur. Poste de Moursal, lui répondis-je, toujours craintif.

-         Les taxis n’arrivent pas jusque-la. Il te faut un pousse-pousse.

Moursal, le quartier des cadres desservis par des pousseurs ! Je n’étais pas encore remis de mon étonnement que mon bienfaiteur et le pousseur avaient convenu d’un prix. Mon sac déjà crasseux est  balance dans ce drôle de « taxi », et me voila, arpentant les ruelles a pas de géant derrière le pousseur. Partout, de pauvres hères qui ont l’air de sourire à cette heure de chaleur caniculaire, errent comme des militaires sans salaire.

La maison où j’atterris n’a rien de décent. Comme toutes le autres du voisinage elle est faite de terre sur le modèle d’une école du district. Au milieu de la cour, il y a un puits, et tout autour ce sont des chambres. On m’en montre une. J’y entre dans l’espoir d’allonger mes cinq cent muscles en souffrance. Mon Dieu ! Le Tombouctou des manuels d’histoire qui m’avait tant fascine s’offre a mes yeux : un toit en boue ! La bouche béante et les mains aux hanches, je découvre cette Afrique de nos pères que je croyais ensevelie. J’en prends peur mais je suis à bout de force et je ne peux m’empêcher de m’écrouler sur la natte où la caresse des punaises alourdit mes paupières.

Un rêve trouble mon sommeil : j’ai un pied en l’air et l’autre sur du sable mouvant. Faut pas bouger ! Me voila pris au piège. Une main invisible tire mon pied vers le bas. Je crie comme un putois, et je me réveille en sursaut. La main est la, visible. C’est celle d’un bambin qui a du lait au nez. Je crains que son ventre éclate tant il est ballonné, et j’ai bien envie de lui donner des coups de pieds pour le faire rouler dehors. Les yeux innocents du gosse croisent les miens. Il sourit et me dit :

-         Étranger viens manger du son avec nous.

Manger du son, quelle histoire encore ! Nous sortons du musée, le petit et moi. L’émoi plus que l’appétit me fait aller vers les convives armes de leur fourchette naturelle. L’eau que l’on nous tend est si boueuse qu’en y plongeant mes mains je les salis plutôt. Cela me donne la nausée, mais mes intestins creux réclament leur du.  Alors, comme eux, je laisse aller mes doigts de la boule rouge à la bouche en passant par la sauce fluide d’où se dégage l’odeur de la sauvagine boucanée.

Déjà près d’un an que je suis aux prises avec cette terre d’où il n’y a pas un seul homme. Ce sont une poignée de surhommes et de sous-hommes qui la peuplent. Une île d’aisance entourée d’un océan de gueux. Des questions bêtes, j’ai cesse d’en poser aux gueux qui m’entourent. La réponse, la même qui est sur toutes les lèvres lourdes, c’est la guerre. Les maisons en terre battue dont les murs, tous les ans, sont gicles par de la boue pourrie, pétrie souvent avec des eaux usées et des urines ne me font plus rire. Le sable dans les yeux ne me fait plus pleurer.

En sifflotant un air de guerriers, je rase les murs pour aller conter fleurette à une gamine douce. Elle s’accroupit pour me tendre la calebasse d’eau, tête baissée, elle m’écoute murmurer. Sa mère et son père me laissent faire. Cela contraste avec le royaume de mon adolescence où la canne levée des parents tient a distance l’œil du soupirant. J’en suis ému. La tristesse reprend ses droits quand je plonge mon regard dans celui de ces femmes, nombreuses,  dont les hommes, partis fiers et fougueux, vers les dunes du Nord pour défendre la patrie, n’en sont jamais revenus.

J’ai eu la chance d’être retenu à l’unique temple du savoir de cette république. Ceux que j’y ai côtoyés m’ont laisse pour la plupart sur ma soif. Ces gens qui venaient de partout savaient lire, écrire et compter sans doute. Mais penser leur faisait défaut. La guerre – toujours le même prétexte – a fit ancrer en eux le culte de l’à-peu-près. J’en voyais, qui des les premières lueurs du jour, s’isolaient au bord du Chari ou dans un coin boise pour avaler les leçons de la veille. J’en ai souvent croise qui faisait les cent pas en récitant les arrêts de justice comme une prière qui avec la grâce des enseignants leurs ouvrirait les portes hermétiquement closes de la fonction publique. Mais une fois dans l’amphithéâtre, devant une feuille vierge, ils n’en jouissaient pas. Leur mémoire d’enfants de la guerre ne se prêtait pas au jeu. Cela leur donnait l’air de nouveaux arrivants dans leur un camp de réfugiés. Pour combattre ces trous de mémoire, des poches de leur boubou et de leur cache sexe, sortaient en catimini des bouts de papier dont ils tiraient l’essentiel des cours. Ils copiaient toujours presque tout. Cela leur valait de bonnes notes au bout du compte. En  ces heures, je plaignais le sort du pays de grand-père dont le flambeau passera un jour entre les mains de ces mal nés.

Trois ans m’ont permis de m’affranchir de cette prison a ciel ouvert que sont les bâtiments rouges qui abritent l’université. Ainsi s’achève l’école des blancs dans ce bourbier. Commence alors, celle, plus amère, de la vie. Croiser les bras et se souvenir des jours de grève ou de la bourse parmi d’autres désœuvrés, cela m’ennuie. Aller au lit pour creuser dans sa ciboule un tunnel qui aboutira le lendemain sur la table d’un parent, cela m’écœure. Boire à longueur de journée pour tromper son impatience, se lancer dans une course folle pour les jupons en mal de males instruits, s’arrimer à sa survie pour attendre que l’or noir jaillisse : suicide juvénile.

Je vis la mort dans l’âme et comprends enfin pourquoi père, là-bas au bord de la mère, bouche les oreilles quand on évoque le pays de grand-père.

Chauvin cloue au cœur de la merde, je marche sous le ciel gris du pays de grand-père sans le moindre repère. Le désert s’étend à perte de vue. Le cercle littéraire que je bâtis avec d’autres jeunes bien d’ici mais ivres de liberté et épris de justice, est mon seul refuge, mon refus d’aller en lambeaux. C’est notre jardin d’espérance où nous cultivons le goût de l’effort, d’un destin et d’un rêve communs

Ma seule arme c’est la plume. Je la loue même à un vieux chauve, directeur d’un hebdomadaire de combat. Ce boulot de nègre, pour ne pas crever de chagrin, déchanter et assassiner l’espoir, j’en ai fait une raison de vivre éphémère. Chaque jour, j’erre en quête du sel de l’inattendu que je sers aux lecteurs afin qu’ils rient de leur misère à en mourir. Mais le rire parfois irrite. Ceux qui n’aiment pas montrer leurs dents me gardent une dent….oui, le risque d’une vie réglée sur pige est gros. Un homme que j’aurais égratigné du bout de ma plume et qui serait devenu la risée de la rue, peut, tapis dans un coin obscur, me loger une balle dans le crâne. Une seule, et c’est tout. J’en suis conscient. Oui, mes écris s’apparentent a des bombes susceptibles de déclencher la colère d’un homme pervers qui m’enverrait bonnement dans le pays de Belzébuth pour me voir a jamais cesser de le déranger lorsqu’il flatte son mal-être infini. Des femmes apeurées me pleurent, de sages imbéciles me conseillent d’abandonner ce combat inégal. Alors que pour tout l’or du monde je ne peux sécher mon encrier et enterrer ma plume pour une place ephemere au soleil. C’est même le râle de ces truands, naguère démons de la guerre, qui fait monter ma rage et me donne des ailes pour expliquer a visage découvert le ras-le-bol d’honnêtes citoyens voguant sur une mer de misère.

Repartir ? Renaître ? Partir ? Trois questions qui me torturent et me font passer des nuits blanches.

Repartir, c’est encore aller souffrir des railleries puériles et plonger mon regard dans celui des autres, plein de pitié.

Renaître revient à faire mienne la haine enterrée dans le cœur de mes frères de sang. Or jamais, au grand jamais, les hommes aux djellabas ne pourront m’inspirer une méfiance égale à celle qui guide les pas de mes cousins germains.

Alors, il ne me reste qu’a partir, faire un saut vers l’inconnu ou petit filou, je volerai la paix aux autres ; ou même passant nés nuits à la belle étoile, j’aurait au moins la rage de mordre a belle dents dans cette chienne de vie.

Du plus profond de mon cœur, je voudrais bien m’arrimer à ce coin de terre où gît mon pauvre grand-père. Debout au bord de ce fleuve qui charrie l’amertume, je suis comme un carpillon hors de l’eau. Et, les yeux rives au ciel assombri, je me demande s’il est vrai que l’homme ne se perd jamais.


©laleonline.com, 19/03/2006

 

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