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L’Afro : une monnaie
unique pour l’Afrique
Un concept
artistique créé par Mansour Ciss Kanakassy
©laleonline.com,
/
par David Cadasse
21/05/04
Plus fort que le franc
CFA, voici l’Afro, première monnaie continentale matérialisée. Sauf
que celle-ci reste avant tout une œuvre d’art et un puissant concept
artistique à la gloire du panafricanisme. Symbole d’espoir, la
devise imaginaire ne laisse personne indifférent. Ses créateurs, le
Sénégalais Mansour Ciss Kanakassy et le Canadien Baruch Gottlieb
nous expliquent les fondements de leur démarche et témoignent de
l’accueil du public.
La première monnaie
panafricaine a un nom : l’Afro. Une initiative toutefois uniquement
artistique développée depuis deux ans par Mansour Ciss Kanakassy et
Baruch Gottlieb. Rencontrés à la biennale des arts de Dakar (Dak’art
2004), ils définissent l’Afro comme
symbole d’espoir et un outil de conscientisation au panafricanisme.
De l’argent donc qui n’en est pas, mais qui intrigue et séduit de
plus en plus de monde. Un écho auquel Afrik ne pouvait rester sourd.
Afrik : Pourquoi
avoir créé l’Afro ?
Mansour Ciss Kanakassy : L’Afro pose le
problème de la décolonisation et la délimitation des frontières.
L’Afrique a été partagée à la Conférence de Berlin en 1885. Cent ans
avant la naissance de mon premier enfant dans cette même ville où
j’habite aujourd’hui. L’Afro est né d’un laboratoire. Celui de la
Déberlinisation. La
monnaie n’est pas quelque chose d’abstrait. Nous avons voulu montrer
comment on pouvait être indépendant avec ce médium, comment sortir
de la décolonisation. Dès que vous avez les poches pleines vous êtes
libres. Toutes ses frustrations, toute cette domination est exprimée
à travers un langage que tout le monde peut comprendre.
Baruch Gottlieb : Mansour a été inspiré par la dévaluation du
franc CFA. Une dévaluation qui a prouvé que le CFA est toujours
contrôlé par la France. Le CFA n’est pas une monnaie uniquement
africaine. Et Mansour a voulu concevoir une devise qui appartient
vraiment au continent. C’est la fantaisie d’un avenir idéal. On l’a
concrétisée d’une manière très facile à comprendre pour les gens.
Tout le monde sait ce qu’est la monnaie. Sauf que là ce n’est pas
une véritable monnaie que l’on peut échanger, mais une monnaie qui a
une valeur morale et artistique.
Afrik : Quel
accueil l’Afro rencontre-t-il ?
Baruch Gottlieb : Il suscite à chaque
fois la curiosité. Tout le monde veut en savoir plus. Ils nous
demandent des explications. Ce qui nous permet d’entrer dans un
discours avec eux. Nous faisons de l’art conceptuel. Ce qui est en
général très élitiste. Mais en choisissant un support tel que
l’argent, nous arrivons à le rendre beaucoup plus accessible.
Afrik : Quelles
sont vos ambitions avec l’Afro ?
Mansour Ciss Kanakassy : L’Afro : c’est
la concrétisation de l’espoir. C’est un appel à toutes les bonnes
volontés et à toutes les consciences pour une Afrique unie,
émancipée, développée. Nous souhaitons susciter des émotions et
créer une effervescence au niveau des politiques autour de la
conscience africaine nouvelle.
Afrik : Faut-il
considérer l’Afro comme de
l’art numérique ?
Mansour Ciss Kanakassy : On a voulu créer
une monnaie imaginaire. Il nous a donc fallu la conceptualiser et la
matérialiser. Il fallait pour cela utiliser des technologies
nouvelles et les arts numériques.
Afrik : Vous avez
même reproduit des éléments de sécurité, comme la tige métallique ou
les numéros de série.
Baruch Gottlieb : Parce que l’Afro est
une œuvre d’art. Nous avons numéroté les billets parce que ils sont
en série limitée. C’est important pour les collectionneurs. Nous
n’en avons imprimés que 1 000. Il faut une certaine preuve
d’authenticité. Nous avons recherché les technologies les plus
avancées pour reproduire au mieux les tiges de sécurité. Nous
n’avons pas pu mettre des hologrammes car nous n’en avions pas les
moyens.
Afrik : Vous avez
opté pour du papier indéchirable pourquoi ?
Mansour Ciss Kanakassy : Nous avons opté
pour le papier indéchirable parce que nous voulions une monnaie
qu’on ne peut pas détruire. Cela répond aussi à une réalité
africaine qui veut que les Africains n’utilisent pas de
porte-monnaie. Ils transportent directement l’argent dans leur
poche. Ce qui fait que les billets s’abîment relativement vite.
Afrik : Quels
sont vos plus belles réussites avec l’Afro ?
Mansour Ciss Kanakassy : On en a parlé
dans le journal économique des Nations Unies. Le siège de la Banque
centrale des Etats d’Afrique de l’ouest (Dakar) a conservé une série
de notre premier tirage. Par ailleurs, nous avions réussi à
coloniser un Village africain, programme culturel développé à
Viennes l’été dernier (Autriche, ndlr). On ne pouvait y entrer qu’en
changeant, à la "Banque centrale des Etats-Unis d’Afrique", ses
euros contre des afros. Afros que l’on pouvait dès lors utiliser
comme moyen de paiement.
Baruch Gottlieb : Quand nous installions notre kiosque de
présentation en 2002 au Sénégal, les personnes qui travaillaient
pour nous ont voulu l’Afro au lieu des francs CFA. Bien qu’ils
savaient que nos billets n’avaient pas de valeur monétaire. Ils
aimaient le graphisme du billet et le fait qu’il y avait Senghor
dessus. Ça nous a vraiment bouleversé. Nous avons réalisé que nous
avions vraiment accompli quelque chose. Nous leur avons expliqué
notre idéal et ils nous ont juste répondu : « Pourvu que ça se fasse
dans la réalité ».
Afrik : Le
Président Abdoulaye Wade a vu les Afros. Comment a-t-il réagi au
concept artistique ?
Mansour Ciss Kanakassy : La première
question qu’il m’a posé était : « Est ce de la fausse monnaie ? » Je
lui ai répondu que nous étions en train de créer, que nous n’étions
pas des copieurs ou des faussaires. Comme vous le savez, c’est un
intellectuel et un économiste. Il nous dit qu’il avait déjà discuté
avec ses pairs d’une monnaie africaine, mais qu’elle ne
s’appellerait pas l’Afro, mais
l’Eco.
Afrik : Pourquoi
avoir mis Senghor comme seul personnage célèbre sur les billets ?
Mansour Ciss Kanakassy : Abdoulaye Wade
nous a posé la même question : « Pourquoi Senghor ? Pourquoi
n’avez-vous pas fait Ouphouêt Boigny ? » Il nous avait dit que
Senghor ne s’était pas prononcé sur les questions économiques.
Senghor : parce que c’est lui qui m’a insufflé mon inspiration quand
il parlait de métissage biologique et naturel. J’ai quitté la
tradition pour aller vers l’innovation. Mais nous avons fait figurer
la tête de Senghor uniquement sur la première version de nos billets
pour rendre hommage à l’homme de culture. Sinon nous ne voulons pas
rentrer dans le piège du choix de tel ou tel panafricaniste.
Afrik : Comment
symboliser le panafricanisme sans les grandes figures de l’unité
africaine ?
Baruch Gottlieb : Nous avons rassemblé
diverses cultures à travers l’architecture et les textiles. Nous
avons dessiné le futur avec beaucoup d’imagination pour éviter de
personnaliser les billets. Nous avons imaginé ce que serait le
nouveau développement de l’Afrique à travers les réseaux de
transport aérien et des réseaux de transport routier et ferroviaire.
Nous avons axé sur les transports. Nous avons cherché d’autres héros
du panafricanisme. Mais je n’aime pas mettre un visage en deux
dimensions parce que ça déifie la personne. Nous n’avons pas encore
trouvé exactement ce que nous cherchions, mais nous allons
travailler en 2005 avec les étudiants qui sont engagés dans
l’aventure sur l’iconographie de l’espoir. Ou comment trouver une
façon de communiquer à travers toute l’Afrique.
Voyez
les maquettes de l'AFRO
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