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Baba WAME : « Les Camerounaises ont transformé le
Web en agence matrimoniale »
Qui utilise Internet au Cameroun et pour quoi
faire ? Le travail de thèse du Dr ès Science camerounais
vendredi 23 décembre 2005, par David Cadasse
Loin des préoccupations occidentales sur la Toile,
les Camerounais tentent vaille que vaille de s’approprier
l’Internet. La recherche d’un « conjoint numérique » en Europe est
une activité très prisée par deux tiers des internautes du millier
de cybercafés du pays. Un phénomène que dissèque et analyse Baba
WAME, Dr ès Science de l’information et de la communication. Il
dresse également un état des lieux des pratiques du Web dans le
pays.
aba
WAME, fraîchement docteur en science de l’information et de la
communication, a soutenu avec succès, le 12 décembre dernier, sa
thèse à Paris II (Panthéon-Assas) : « Internet au Cameroun : les
usages et les usagers. Essai sur l’adoption des technologies de
l’information et de la communication dans un pays en voie de
développement ». Avec une mention très honorable (la plus haute
mention possible) et les félicitations du jury, le travail de
l’universitaire, sous la direction de l’éminent professeur Francis
Balle (auteur de l’ouvrage de référence Médias et
Sociétés et du Dictionnaire du Web), fait
d’ores et déjà autorité et scelle 3 années de recherche.
Afrik.com : Quels usages les
Camerounais font-ils de l’Internet ?
Baba WAME : L’usage de l’Internet au Cameroun dépend de
l’endroit où l’on se connecte. Il y a trois grands lieux de
connexion : le bureau, le domicile et le cybercafé. Au bureau,
l’usage du Web est professionnel. On recherche des informations
pragmatiques dans le cadre de son travail. A la maison c’est un
Internet ludique avec les jeux, les forums de discussion et les
chats. C’est aussi une utilisation ludique de la Toile qu’on
retrouve essentiellement dans les cybercafés. Deux internautes
camerounais sur trois se connectent à partir des cybercafés.
Afrik.com : Quelle est la
physionomie de la population des cybercafés ?
Baba WAME : 80% des internautes sont en ligne pour le chat
et le mail. Les deux tiers sont des femmes, dont 10 à 15% sont
analphabètes. Elles utilisent le Net essentiellement pour aller sur
les sites de rencontres à la recherche d’un conjoint numérique et
ont entre 18 et 34 ans. Pour mieux cerner le phénomène et ce type de
pratique du Net, j’ai suivi 6 jeunes femmes pendant un mois à
Yaoundé. J’ai découvert qu’il existait toute une technique pour
arriver à trouver un homme à épouser. Une véritable stratégie est
mise en place avec des conseillères, ce que j’ai appelé des CIM
« conseillères Internet matrimoniales ».
Afrik.com : Quel budget
consacrent-elles à leurs activités Internet ?
Baba WAME : 5 000 FCFA en moyenne par jour (7,5 euros) à
raison de 4 ou 5 jours par semaine. Ce qui fait tout de même la
modique somme de 100 000 FCFA par mois (150 euros, ndlr) soit le
salaire moyen d’un cadre camerounais. Si l’heure de connexion est à
500 FCFA (0,75 euros), il faut compter 500 autres FCFA pour utiliser
une Webcam et encore 500 FCFA pour bénéficier
des services d’un moniteur. Il s’agit pour elles d’un véritable
investissement.
Afrik.com : Jusqu’où vont-elles
pour séduire un « conjoint numérique » ?
Baba WAME : Elles sont fardées comme si elles allaient à
une fête pour se montrer sous leur meilleur jour. Elles vont jusqu’à
leur montrer leur anatomie grâce aux Webcam.
C’est d’ailleurs leur conjoint numérique qui le leur demande. Il y a
beaucoup de voyeurisme sur le Net. Au départ, cela gênait beaucoup
les clients des cybercafés, puisqu’elles faisaient cela au vu et au
su de tout le monde. Les patrons des établissements ont alors trouvé
la parade en aménageant de petites loges de 50cm sur 50 cm avec des
rideaux.
Afrik.com : Les patrons de
cyber apprécient-ils ce genre de clientèle ?
Baba WAME : Ce sont les meilleures clientes. Un client qui
ne vient que pour ses mails prendra une heure de connexion qu’il
utilisera pendant un mois, alors que celle qui cherche un conjoint
numérique reste au minimum 3 heures en ligne. Elle est plus à même
de consommer des boissons vendues sur place et est également plus
susceptible d’appeler ou d’être appelée dans le taxiphone du lieu.
Afrik.com : Ces femmes, à
marier, cherchent-elles l’amour ?
Baba WAME : Le mariage est plus motivé par la sécurité
économique, sociale et administrative que par l’amour. Ce sont des
filles très belles, pour la plupart, de conditions sociales et
scolaires modestes. Elles considèrent qu’Internet leur offre une
chance qu’elles doivent essayer de saisir.
Afrik.com : Quels sont les taux
de réussite ?
Baba WAME : Le taux de réussite n’est que de 2 à 4%. Aussi
les femmes entretiennent des relations avec 4 ou 5 correspondants.
Elles diversifient les contacts pour multiplier leurs chances.
Beaucoup de filles, à court d’espoir et d’argent, abandonnent après
6 mois. Certaines tiennent même jusqu’à deux ans.
Afrik.com : Vous dites que les
filles sont démunies, pourtant elles dépensent plus de 100 000 FCFA
par mois dans leur quête...
Baba WAME : Elles se font aider par la famille ou des amies
qui les accompagnent jusque dans les cybercafés. Les familles
s’organisent parfois pour assumer la charge financière de leurs
recherches sur Internet.
Afrik.com : Les filles qui
s’adonnent à cette activité sur Internet ont-elles des petits
copains ?
Baba WAME : Presque toutes. 7 à 8 % sont même mariées et
sont sur Internet avec l’accord de leur mari qui les encourage.
Afrik.com : Ces filles se
connaissent-elles entre elles ?
Baba WAME : Leur recherche est une activité individuelle
dans sa finalité mais collective dans sa démarche initiale. Les
filles se connaissent entre elles. Il y a toute sorte de stratégies
dans les groupes. De l’entraide à la triche. Certaines n’hésitent
pas à piquer un bon correspondant d’une autre fille.
Afrik.com : Quels sont les
types de contenus que l’on retrouve dans les correspondances ?
Baba WAME : Le plus souvent, les échanges commencent sur le
sexe. Les questions des conjoints numériques sont souvent
choquantes, comme le fait de demander à la fille si elle a déjà fait
l’amour à 3. Mais les filles s’y accommodent, en partant du principe
que la patience finit par payer. Les « CIM » leur conseillent
d’ailleurs de jouer le jeu. Car à la clé il y a l’opportunité de
quitter le Cameroun.
Afrik.com : Les filles
ont-elles conscience qu’Internet peut être un
piège tendu par des proxénètes ?
Baba WAME : Très peu en sont conscientes des risques
prostitutionnels. Parce que celles qui reviennent au pays roulent
dans de belles voitures, construisent de belles villas, sont
couvertes de Louis Vuitton et de Dior. Elles sont devenues des
exemples de réussite sociale. Même si elles se prostituent en Europe
ou ailleurs, elles ne le diront jamais et se battront pour que les
autres ne le sachent pas. Il y a là un engrenage pernicieux. Elles
entretiennent un peu l’image fantasmatique du prince charmant
distillée par les soap-opéras et les clichés quant à la vie dorée en
Europe.
Afrik.com : Les conseillères
Internet matrimoniales n’ont-elles finalement pas un rôle de
rabatteur ?
Baba WAME : Pas vraiment. C’est un nouveau métier qui a vu
le jour. Les conseillères donnent des conseils de bonne foi. Ce sont
des personnes qui sont très ouvertes à la culture occidentale, des
personnes qui ne sont pas physiquement assez belles ou trop âgées
pour se lancer dans l’aventure du Net qu’elles vivent par
procuration. Car la réussite de leurs poulains est aussi un peu la
leur.
Afrik.com : Une journaliste du
journal Libération, Blandine Grosjean, a écrit un article, « La
quête du chéri blanc », très remarqué, sur ces pratiques au
Cameroun. Qu’en pensez-vous ?
Baba WAME : Le plus gênant est que l’article fait des
généralités dangereuses. A la lecture du papier on a l’impression
que toutes les Camerounaises s’adonnent à cette pratique, alors que
le phénomène est juste circonscrit aux utilisateurs d’Internet. Par
ailleurs, j’ai pu faire un profil des filles par province. Il en
ressort qu’au Nord du Cameroun, les filles ne sont pas du tout
concernées par ce phénomène. A l’inverse de celles des provinces du
Centre et du Sud. Pour sa part, la journaliste n’a travaillé que sur
trois cybercafés de Yaoundé (Centre). Ce qui est largement
insuffisant quand on sait qu’il y a 400 cybercafés dans la ville.
Son travail correspond certes à une réalité, mais il aurait fallu
qu’elle remettre les choses dans leur contexte. L’article a, en
cela, d’ailleurs choqué beaucoup de personnes.
Afrik.com : Le fait que cette
utilisation du Net soit l’un des principaux usages au Cameroun vous
a-t-il surpris ?
Baba WAME : J’ai effectivement été très surpris, car
initialement je pensais que c’étaient les étudiants qui utilisaient
le plus le Net pour faire leurs recherches documentaires (ils ne
représentent qu’un tiers des usagers des cybercafés). Cela
correspondait finalement à la vision européenne de l’usage que j’en
avais. L’image de l’usage actuel de l’Internet au Cameroun est comme
si vous donniez un fusil à quelqu’un et qu’il ne s’en sert que pour
chasser des insectes. Les Camerounais se sont pour l’heure approprié
le media que pour un certain type d’utilisation. Après tout le
Minitel en France, créé à la base pour simplifier certaines
démarches administratives, a dû principalement son essor au Minitel
Rose. Il reste que les Camerounais ont bien compris qu’Internet est
une fantastique fenêtre ouverte sur la planète et qu’il décuple les
opportunités d’être citoyen du monde.
Afrik.com : Qu’évoque pour vous
le terme « fracture numérique » ?
Baba WAME : Elle a de multiples visages. Elle apparaît
entre Homme/ femme, analphabète/ scolarisé, riche/ pauvre, jeune/
adulte, habitant de la capitale/ habitant des provinces. Il faut
dire que l’Internet n’existe que depuis 8 ans au Cameroun (avril
1997), alors qu’il est apparu en Europe fin 89. L’avenir du Net dans
le pays ne se conçoit qu’à long terme. Le pays n’amorce que la
première phase de l’appropriation d’Internet, celle que l’on
pourrait appeler « phase de l’enthousiasme ». Phase à laquelle
devrait succéder une phase de repli puis de banalisation des usages.
Il faudra encore du temps pour avoir une bonne visibilité des usages
du Net au Cameroun.
Afrik.com : Les usages ne
sont-ils pas dépendant des débits Internet, très faibles au
Cameroun ?
Baba WAME : Le haut débit est en passe d’arriver au
Cameroun
via
la fibre optique. Il va assurément changer les pratiques
puisqu’il ouvre la porte au téléchargement et permettra de
travailler plus vite. A l’heure actuelle, la lenteur du débit est un
frein à l’utilisation du Net. Très souvent pour une heure de
connexion, on n’a droit qu’à 15 ou 20 minutes de surf effectif.
Afrik.com : N’y a-t-il pas
également un problème générationnel quant au développement du Net au
Cameroun, les dirigeants actuels n’ayant peut être pas la même
perception de l’outil que les plus jeunes ?
Baba WAME : Internet est éminemment un outil générationnel.
Ceux qui se sont appropriés le média sont ceux qui sont nés avec. Et
il est vrai que les dirigeants actuels ne perçoivent pas tout de
suite l’impact que le Net peut avoir.
Afrik.com : Y a-t-il une
volonté politique de développer les technologies de l’information et
de communication au Cameroun ?
Baba WAME : Les autorités ont créé en 1998 l’Agence de
régulation des télécoms, ce qui était un premier pas. En 2001, elles
ont exonéré de taxes douanières l’importation de matériel
informatique. Et chaque année, 4 ou 5 colloques ou séminaires, à
l’initiative de l’Etat ou du privé, sont organisés dans le pays.
Afrik.com : L’Etat a-t-il mis
en place une véritable politique de vulgarisation de l’Internet dans
le pays ?
Baba WAME : En quelques années, plusieurs projets de
formation ont été mis sur pied. Le plus connu est incontestablement
le projet des Centres de ressources multimédia (CRM). Il a été
initié par la présidence de la République, soutenu par deux
importantes structures, le Centre de formation en alternance
Stephenson, fondation spécialisée dans la formation par les
Nouvelles technologies de l’information et de la communication et la
CFAO, à travers son département Télécommunication. L’objectif avoué
est la vulgarisation d’une culture numérique par l’enseignement et
la facilitation de l’accès de l’Internet aux élèves. Depuis 2003,
l’enseignement de l’informatique est inscrit au programme scolaire
et depuis la rentrée 2005/06, il est diplômant (le Brevet
Informatique et Internet). Une seconde filière, Technologie de
l’Information a également été ouverte. Il est intéressant de voir
que le Net est complètement entré dans la culture du pays. J’en veux
pour preuve l’utilisation de terme plus ou moins liés au multimédia,
détournés de leur sens originel, dans le langage courant. Ainsi
« Chercher son Blanc », c’est aller à la chasse ou à la pêche d’un
prince charmant, de préférence Blanc habitant l’Europe, sur
Internet, « un coupe Internet » désigne un couple mixte dont le mari
est blanc et la femme noire. Dire d’un homme qu’il est « en réseau »
signifie qu’il est en érection. « Avoir son Western Union », c’est
avoir un correspondant numérique qui vous envoie régulièrement de
l’argent.
Pour
contacter Baba
WAME : bwame2005@yahoo.fr
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